La Réunion : 1848-1914. La société de plantation dans la deuxième moitié du XIX siècle. L’ère de la révolution industrielle (Sudel FUMA)

Dans l’Histoire coloniale de La Réunion, les années 1848-1914 représentent une période charnière commençant avec l’abolition de l’esclavage et la proclamation de la seconde République et se poursuivant par l’arrivée des engagés indiens et africains, la chute de Napoléon III, l’avènement de la IIIème République, l’apogée et la crise de l’industrie sucrière…

En un demi-siècle, la colonie de La Réunion connaît une accélération de son histoire qui se caractérise par les effets socio-économiques de l’abolition de l’esclavage et l’apprentissage difficile de la liberté par les anciens esclaves. Les 62 000 personnes libérées par le décret d’abolition de l’esclavage représentant 60 % de la population locale de l’Ile, désertent les grandes plantations dans les années qui suivent l’émancipation et sont remplacées par une nouvelle main-d’œuvre, arrachée à son tour au continent africain et asiatique. Entre les années 1848 et 1870, L’Inde et l’Afrique de l’Est deviennent les réservoirs de bras d’une colonie en pleine mutation entre les années 1848 et 1882.

Dans cette même période, la production sucrière qui a connu une progression rapide, passant de 28 000 tonnes de sucre en 1848 à 73 000 tonnes en 1863, entre dans un cycle de crise durable qui se prolonge jusqu’à la 1ère guerre mondiale. La révolution industrielle ouvre l’ère du capitalisme colonial. Une longue crise économique après 1863 ébranle les structures profondes du monde colonial ruinant les grandes familles locales qui ont dû investir d’importantes sommes dans l’achat de machines à sucre coûteuses pour conserver leur suprématie après l’abolition de l’esclavage. L’évolution vers une économie capitaliste, compétitive et rentable, a abouti à une véritable concentration industrielle et foncière après l’abolition de l’esclavage. Après 1863 commence le temps du marasme pendant lequel tout l’édifice économique de la plantation s’écroule au point de ramener l’Ile vingt ans en arrière par rapport aux années fastes de son histoire sucrière. Comme au XVIIIème siècle après la crise du café, l’Ile vit des moments difficiles et sombres avec la ruine de ses grands propriétaires et l’appauvrissement général de la population. L’implantation de la société du Crédit Foncier Colonial, puissante société parisienne de crédit qui a prêté des sommes considérables aux grandes familles de l’Ile, accroît la dette extérieure, ruinant ses débiteurs dans le dernier tiers du XIXème siècle. Après une série d’expropriations, la société du Crédit Foncier Colonial devient elle-même une société agricole et industrielle installée dans la colonie. L’abolition de l’esclavage, l’engagisme, le développement de la Société de plantation, l’apogée et la crise du sucre font des années 1870-1914 une période charnière, transition entre tradition et modernité, où s’entrechoquent les paradoxes et les contradictions d’une société coloniale en pleine mutation.

Sommaire

Chapitre 1 : La seconde république et l’abolition de l’esclavage.

I – l’abolition de l’esclavage à la Réunion : un idéal républicain…

II – la difficile conquête de la liberté…

Chapitre 2 : Nouvelle servitude, engagisme et second empire

I – la résistance passive des affranchis de 1848

II – immigration libre ou nouvelle main-d’œuvre servile ?

Chapitre 3 : Révolution industrielle et révolution sucrière à la Réunion au XIXème siecle
I – la révolution industrielle a la Réunion.

II – une économie de plantation

Chapitre 4 : De la naissance de la IIIème republique a la première guerre mondiale : le difficile apprentissage de la démocratie.
I – une république désirée.
II – une république qui se cherche…

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CHAPITRE PREMIER : LA SECONDE REPUBLIQUE ET L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE.

Le 20 décembre 1848, 62 000 esclaves de La Réunion, sur 102 584 habitants, deviennent des citoyens libres. La distinction juridique entre Libres et Esclaves disparaît des textes de lois. L’avènement de la liberté en 1848 est l’aboutissement d’un long processus révolutionnaire commencé au siècle des lumières qui s’accélère pendant la période de la Monarchie de Juillet. Les événements de 1848 en France et la proclamation de la Seconde République mettent fin au système de l’esclavage.
Comment se sont-ils manifestés à La Réunion ?

I – L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE A LA REUNION : UN IDEAL REPUBLICAIN…

En 1848, les journées révolutionnaires de février et la seconde République redonnent (définitivement) à la Colonie le nom de La Réunion. Le 15 mai 1848, des nouvelles circulent sur la prétendue maladie du roi. La Colonie est à nouveau placée dans une position d’attente, de dépendance de ce qui peut venir de France. Le 24 mai, le Gouverneur se place déjà en position de garant de l’ordre et s’assure du soutien des Colons quand il appelle chacun à rester calme et à « arrêter tout ce qui pourrait amener des désordre qu’il vous importe tant de prévenir ».

Il faut véritablement attendre le 27 mai pour que des lettres et journaux venus des Indes annoncent que d’importants événements se sont accomplis en France. Les premiers décrets parviennent dans la colonie le 8 juin 1848 et le lendemain, la République est proclamée à Saint-Denis. Après un long voyage, le 14 octobre, le nouveau Commissaire de la République, Sarda Garriga, débarque à Saint-Denis, où il est accueilli par le gouverneur Graëb, destitué par le gouvernement provisoire.

Le 18 octobre, le décret du 27 avril 1848 est promulgué, suivi de plusieurs arrêtés fixant la condition des futurs affranchis. L’émancipation des esclaves est fixée, conformément au décret du 27 avril 1848, deux mois après la promulgation du décret d’abolition de l’esclavage. Les esclaves ont la certitude de leur libération dès le 17 octobre 1848, date à laquelle le Commissaire de la République fait une proclamation officielle précisant le but de sa mission. Jusqu’à cette date, ils ne sont pas informés des événements qui les concernent directement que par des rumeurs circulant parmi la population libre.

A l’inverse des esclaves, les propriétaires, ne cédant pas à l’affolement, prennent conscience de la gravité de la situation.

Avant même l’arrivée de Sarda Garriga, Commissaire de la République, les notables se concertent pour défendre le travail, qu’ils considèrent menacé par une application immédiate des textes abolissant l’esclavage. L’Assemblée des délégués des communes qui se constitue pour défendre les intérêts des colons se « donne pour mission d’éclairer le Commissaire de la République dans la tâche qui lui est confiée ». Charles Desbassayns et Vinson père, deux des plus éminents sucriers de l’Ile, président cette association, dans laquelle se retrouve la plupart des personnalités de la colonie, tels que Martin-Flacourt, Dureau, Testard, Brunet, Bellier et Imhaus. Dans un discours prononcé à la cérémonie d’ouverture, Laserve soulignent les dangers qui menacent la production sucrière, au cas où l’émancipation est proclamée par la Seconde République. Les conséquences seraient, selon lui, incalculables. La ruine de l’activité sucrière asphyxierait tout le circuit économique de l’Ile, dont les fondements reposent sur la production du sucre. Les notables réclament l’intervention urgente des pouvoirs publics pour sauver l’économie sucrière. Pour ces hommes défenseurs farouches d’une mentalité coloniale forgée par l’esclavage, la colonie n’a que deux choix possibles : ajourner l’émancipation des esclaves, car celle-ci provoquera le départ des travailleurs serviles des plantations de cannes à sucre ou faire venir immédiatement plusieurs milliers de travailleurs étrangers pour suppléer à l’insuffisance des bras au moment de l’émancipation. Aussitôt l’arrivée de Sarda Garriga dans la colonie, l’Assemblée des Communes lui envoie des représentants pour demander l’ajournement de l’émancipation. Aux raisons économiques, elle ajoute des raisons d’ordre humanitaire. En effet, l’abolition de l’esclavage lui semble prématurée avant la création de salles d’asiles et d’hospices. Les colons exigent aussi la création d’ateliers de travail, pour protéger l’industrie sucrière et souhaitent qu’on attende la fin de la récolte 1848-1849 avant de publier les décrets d’abolition. Malgré la forte campagne politique des notables, l’intransigeance du Commissaire de la République à appliquer les décrets met en échec toutes les démarches de l’Assemblée des délégués des Communes. Néanmoins, s’il est ferme à l’égard des notables, Sarda Garriga met en garde les futurs affranchis contre toute interprétation abusive de la notion de liberté : « La liberté, c’est le premier des besoins de l’humanité, oui, mais ce suprême bienfait impose d’autres obligations. La liberté élève le travail à la hauteur du devoir. Etre libre, ce n’est pas avoir la faculté de ne rien faire, de déserter les champs, les industries… ». Le sens du devoir est assorti de considérations religieuses : « Le travail, en effet, est une mission imposée à l’homme par Dieu ». Désireux de collaborer avec les notables le Commissaire de la République se dit prêt à examiner le problème des bras. « Ce sera, dit-il, l’objet de mes constantes préoccupations ». En conséquence, dès son arrivée dans l’Ile, le Commissaire de la République se pose en défenseur de l’esclave, mais aussi de l’économie sucrière, principale activité de la colonie.

Avant l’émancipation définitive des esclaves, le Commissaire de la République se rend, conformément aux vœux des colons, dans la plupart des communes, pour rencontrer les habitants. Durant deux mois, de novembre à décembre 1848, il visite plusieurs habitations sucrières et prend contact avec les Noirs, qu’il exhorte au travail. Le Commissaire de la République est de retour à Saint-Denis le 12 décembre 1848. Afin d’éviter la désorganisation du travail et pour protéger la population affranchie, il exige que les futurs citoyens soient pourvus d’un contrat d’engagement de travail d’un an au moins et de deux ans au plus. Cette mesure contraignante est acceptée par la plupart des affranchis. La majorité d’entre eux s’engage, comme le prévoit la nouvelle législation, sans prendre conscience de la valeur juridique des actes qu’ils contractent auprès des
propriétaires.

L’économie sucrière étant menacée par la pénurie de main d’œuvre, aggravée par la perspective de l’émancipation, les colons sucriers font tout pour inciter ou contraindre les affranchis à s’engager sur les grandes plantations. Si beaucoup d’entre eux acceptent des engagements, le problème de la compréhension du texte légal, c’est-à-dire du contrat d’engagement, est loin d’être résolu. On peut se poser à ce sujet plusieurs questions. Estce que les nouveaux citoyens ont conscience de la valeur juridique des contrats ? Comprennent-ils qu’ils se lient à nouveau au cadre servile de la grande plantation, dans lequel ils ont évolué depuis leur enfance sous l’effet de la contrainte ? Peuvent-ils analyser le sens de leur liberté nouvelle et les embûches qui la menacent ? On en doute fort… L’environnement socio-culturel de l’ancien esclave conforte l’hypothèse selon laquelle l’affranchi de 1848 ignore, dans les premières années de l’émancipation, le sens réel du texte d’engagement. En effet, l’analphabétisme des anciens esclaves ne leur permet pas de raisonner sur des concepts juridiques connus uniquement des lettrés de la colonie. On peut donc affirmer que l’action de Sarda Garriga, les pressions des maîtres sur les esclaves et la moralisation du clergé sont à l’origine des premiers engagements massifs des engagés du sucre.

II – LA DIFFICILE CONQUETE DE LA LIBERTE…

La population coloniale vit donc avec angoisse la période d’émancipation des esclaves, craignant la révolte et la désorganisation de l’économie sucrière. Néanmoins, malgré la pénible attente du jour de l’émancipation, malgré les difficultés éprouvées par les municipalités pour protéger la sécurité des communes et le ravitaillement des indigents, le comportement des nouveaux citoyens ne constitue pas un danger immédiat pour l’ordre et la stabilité de la colonie.

Les grandes et moyennes exploitations perdent leur main-d’œuvre affranchie dans les premiers mois qui suivent la proclamation de l’acte d’émancipation. « Ce n’est qu’à la fin de l’année 1849 que les anciens esclaves commencèrent à secouer la poussière des sucreries », observe Champdemerle. Les affranchis qui parviennent à se soustraire aux engagements sont confrontés au problème du logement. « Ils se transportent sans cesse d’un point de la colonie à un autre, quittant une position misérable pour une position plus misérable encore », note Imhaus dans un rapport adressé aux autorités coloniales sur la production alimentaire du pays.

La population affranchie s’élève à 62.151 individus au moment de l’émancipation. En 1854, une commission dirigée par Patu De Rosemont constate que plus de 35 000 individus échappent au système légal d’engagement de travail. Selon le rapport présenté par Patu De Rosemont aux autorités de la colonie, plus de la moitié de la population affranchie n’est pas soumise à la surveillance administrative de la colonie. Si un nombre appréciable d’affranchis exercent une profession, il est fort probable que les affranchis, vagabonds temporaires ou permanents, ont posé d’insolubles problèmes à la colonie. Pour faire face à ces difficultés et protéger le travail des sucreries, une loi sévère réprimant le délit de vagabondage est appliquée dès la proclamation solennelle de l’émancipation. Le problème du vagabondage n’était pas récent et avait fait l’objet de plusieurs études bien avant l’émancipation de 1848. Un décret réprimant le vagabondage et la mendicité est promulgué dans la colonie avant même la proclamation définitive de l’émancipation. Les précautions prises par l’autorité coloniale pour contenir la main d’œuvre affranchie sur les grandes propriétés ne peuvent empêcher le vagabondage des affranchis. Les journaux locaux dénoncent violemment ce nouveau fléau social, qui met en péril la prospérité de l’Ile sucrière. Quelle est la part de vérité dans ces cris d’alarme ? Deux arrêtés du Commissaire de la République ont pour but d’interdire le vagabondage dans la colonie. Le premier arrêté est promulgué en octobre 1848, quelques jours seulement après l’arrivée de Sarda Garriga dans l’Ile. Ce texte réglementaire est complété par celui du 17 février 1849. L’Empire modifie à nouveau la législation concernant les nouveaux affranchis. Le décret du 13 février 1852 rend théoriquement impossible le vagabondage. L’autorité impériale considère comme vagabond tout individu n’ayant pas de moyens de subsistance et n’exerçant pas habituellement un métier, une profession qui « ne justifie pas d’un travail par un engagement d’une année au moins ou d’un livret de travail ». Selon la gravité des cas, des peines disciplinaires sont engagées à l’encontre des individus en état de vagabondage. Ces derniers peuvent être punis de travaux forcés dans les prisons coloniales ou dans les ateliers de discipline. Par cette législation spéciale, le gouvernement impérial espère ramener les affranchis sur les grandes propriétés sucrières, pour pallier les insuffisances de la main-d’œuvre locale. Cependant cette législation, réclamée avec insistance par les grands propriétaires sucriers, n’est pas intégralement appliquée. En effet, le recours à l’engagement des travailleurs Africains et Indiens (les engagés) se révèle avantageux pour les propriétaires engagistes, qui se désintéressent du sort d’une population qu’on croyait à tout jamais perdue pour l’économie coloniale.

CHAPITRE II : NOUVELLE SERVITUDE, ENGAGISME ET SECOND EMPIRE

La Seconde république met en œuvre la grande réforme de l’abolition de l’esclavage sans toutefois régler le grave problème de la main-d’œuvre coloniale auquel est confronté l’économie sucrière de La Réunion. En effet, la libération des esclaves perturbe l’activité économique de l’Ile privée de l’ancienne main-d’œuvre servile qui refuse le travail sur les grandes plantations.

I – LA RESISTANCE PASSIVE DES AFFRANCHIS DE 1848

Après la Seconde République, le régime impérial de Napoléon III veut règlementer la liberté des anciens esclaves. Malgré les mesures sévères prises par Sarda Garriga, l’opinion publique coloniale se plaint constamment du comportement de la main d’œuvre affranchie. Ainsi, sur 45 698 esclaves travaillant au 1er janvier 1848 sur les grandes propriétés, il ne reste plus que 15 483 affranchis engagés chez les mêmes propriétaires. Les gouverneurs du Second Empire essaient de remédier à cette dégradation du travail colonial en élaborant une nouvelle réglementation. Un mportant rapport du Secrétaire d’Etat à la Marine et aux Colonies, envoyé au Prince-Président Louis-Napoléon, démontre respectivement : l’insuffisance des garanties prises en 1848 par le Commissaire de la République pour protéger le travail colonial, et notamment l’activité sucrière, l’abandon des grandes propriétés par les affranchis et la nécessité d’organiser l’immigration des travailleurs étrangers afin de suppléer au problème de la main-d’œuvre que connaissait la colonie. L’engagisme, nouveau système de travail fondée sur le principe théorique du consentement libre des contractants, remplace l’esclavage.

Quelques mois après son arrivée au pouvoir, un décret du Prince-Président réglemente sur de nouvelles bases le travail des affranchis. Ce décret, composé de 26 articles, est promulgué dans la colonie le 28 avril 1852. Sa mise en application donne théoriquement aux propriétaires les moyens nécessaires pour imposer le travail obligatoire aux affranchis.

Si le Second Empire ne supprime pas l’acte d’abolition de l’esclavage, il durcit sa position vis-à-vis des affranchis. La nouvelle organisation du travail mise en place est fondée sur l’obligation du livret de travail ou d’un contrat d’engagement imposé à tous les travailleurs de la colonie. La dispense d’engagement accordée par la législation antérieure à 1852 disparaît des textes de loi. La population affranchie n’a que deux choix : le livret professionnel pour les artisans domestiques et ouvriers, ou l’acte d’engagement pour les travailleurs ruraux. Acte d’engagement ou livret professionnel doit pouvoir être présenté à tout instant aux agents de surveillance désignés à cet effet par l’administration coloniale. Le décret du 13 février 1852 est un ensemble des mesures coercitives et disciplinaires ayant pour objectif de rétablir l’ordre dans la colonie et de garantir aux grands propriétaires sucriers le travail de la main-d’œuvre affranchie. Le livret est le fondement principal du décret du 13 février 1852 : « Sans lui, le nouveau régime perd toute sa signification, toute valeur pratique, il ne reste plus qu’à déchirer la loi ». Ce système doit fixer la population flottante de l’Ile et faciliter la perception de l’impôt dont « les 2/3 échappaient au trésor colonial ». L’institution du livret, « en obligeant les affranchis à officialiser leur position », impose aussi à ces derniers le paiement de l’impôt. De même, les engagements fictifs sont sanctionnés d’une forte amende et d’un emprisonnement d’un mois à un an selon la gravité du délit. Le décret III du 13 février 1852 est consacré aux dispositions de « police et de sûreté » destinées à protéger l’ordre public dans la colonie. Tous ceux qui ne possèdent pas d’engagement de travail ou de livret sont considérés comme vagabonds.

Le décret du 13 février 1852 devait être appliqué dans toutes les colonies françaises. Cependant, pour compléter ces mesures d’ordre général, le Prince-Président autorise chaque gouverneur à prendre des mesures spécifiques pour sa Colonie. Cette autorisation impériale est suivie à La Réunion de l’arrêté du 31 décembre 1852 qui réglemente le régime du livret.

Un natif de la colonie, Hubert Delisle, gouverneur de La Réunion à partir de 1852, complète la législation impériale sur le travail colonial. Celle-ci devient plus contraignante que dans le passé. Tous les travailleurs, sans distinction d’âge et de sexe, doivent se munir d’un livret de travail s’ils ne s’engagent pas pour plus d’un an. Dans la décennie qui suit l’émancipation, aucun service de police n’est créé pour faire appliquer les mesures rigoureuses concernant le travail colonial. Les petits métiers clandestins exercés par de nombreux anciens esclaves continuent à pulluler entre 1850 et 1860. Une minorité d’affranchis parvient à acheter une petite propriété et à échapper ainsi aux contraintes de l’engagement obligatoire. Les villages d’affranchis se forment dans certaines régions de l’Ile tels que celui du Chaudron sur la propriété de Charles Desbassayns. La volonté du législateur, qui est de ramener les affranchis sur les grandes plantations, n’a donc pas été accomplie.

II – IMMIGRATION LIBRE OU NOUVELLE MAIN-D’ŒUVRE SERVILE ?

L’ouverture d’un nouveau marché de la main d’œuvre coloniale que réclament depuis des années les propriétaires d’usines à sucre est une véritable aubaine pour le développement de l’industrie sucrière. Dix ans après l’émancipation des esclaves, la population arrivée dans l’Ile dans le cadre des contrats d’engagement, dépasse le nombre d’affranchis de 1848, soit plus de 62 000 engagés indiens et africains. Or le prix d’achat d’un esclave avant 1848 est trois fois plus élevé que le coût de cession d’un contrat de travail. Même si le contrat d’engagement varie entre 5 et 10 ans, selon la race de l’engagé, le nouveau système offre des avantages substantiels aux grands propriétaires de l’Ile. Les engagés indiens ou africains remplacent les anciens esclaves sur les grandes et moyennes propriétés de la colonie. Ayant accès à cette nouvelle source de main-d’œuvre bon marché, les grands propriétaires utilisent pratiquement les mêmes circuits de recrutement des négriers pour s’approvisionner en travailleurs esclaves. Les mêmes navires qui transportaient les esclaves dans l’Ile avant 1848 recrutent les engagés dans les ports des continents africains ou indiens.

Sur les côtes d’Afrique, le recrutement d’engagés s’apparente à des opérations de traite d’esclaves. L’esclavage étant encore une pratique courante sur ce continent, les négriers achètent des esclaves aux traitants africains et les ramènent à La Réunion avec un statut d’engagé libre. Ce système, dit du « rachat préalable », offre toutes les garanties juridiques aux propriétaires engagistes. Dans les faits, l’engagé africain est un esclave lié à un engagiste pour au moins 10 ans d’engagement ! Capturé sur son sol natal, vendu à des négriers, embarqué de force pour une destination inconnue, il ne se considère pas comme un ancien esclave libéré par un contrat d’engagement. L’Africain engagé, qui ne parle pas la langue du pays, n’est pas un homme libre affranchi de la servitude par le système de l’engagement mais se représente toujours en esclave attaché à un maître jusqu’à la fin de sa vie. Par les contrats d’engagement avec des travailleurs africains, la colonie réactive les opérations de traite que la Monarchie de Juillet avait momentanément supprimées. Près de 40 000 Africains sont arrachés de leur sol natal, débarqués à La Réunion, dirigés dans les lazarets pour subir la quarantaine avant d’être vendus à des propriétaires engagistes ! Les engagés indiens subissent le même régime de travail mais les conditions de recrutement sont différentes. Protégés par leur pseudo citoyenneté britannique, ils ne sont liés que pour 5 ans à leurs engagistes et peuvent réclamer le rapatriement à la fin de leur contrat alors que l’Africain doit à son propriétaire 10 ans de travail ! L’Indien peut aussi faire appel à un protecteur, le syndic des immigrants, chargé de surveiller l’application de la législation du travail des engagés. Issu d’une civilisation qui comprend mieux les subtilités de l’administration occidentale, l’Indien s’adresse fréquemment aux syndics pour s’opposer aux abus des propriétaires engagistes.

L’immigration indienne ou africaine a été « la planche de salut » de l’économie sucrière sous le second empire. En l’espace de 12 ans, de 1848 à 1860, l’Ile de La Réunion recrute 64 948 individus étrangers. Les statistiques concernant l’arrivée des Indiens et des Africains sont abondamment fournies par les journaux de la colonie. Malgré de légères différences entre les estimations d’arrivées et de rapatriement des immigrants, on peut affirmer que ce phénomène social est l’un des plus marquants de l’histoire coloniale après l’abolition de l’esclavage. Pour plus de précisions, il est préférable d’utiliser les statistiques des journaux de l’époque à ceux des ouvrages de la même période, les journaux reprenant régulièrement les chiffres officiels communiqués par la Direction de l’Intérieur et les capitaines de navires. Entre 1848 et 1860, il a été débarqué dans l’Ile 37 777 Indiens, 26 748 Africains et 423 Chinois, soit un total de 64 948 individus.

Le rythme d’arrivée des engagés africains s’accélère à partir de 1852. En 1854, 4 300 Africains et Malgaches sont débarqués dans l’Ile, 10 000 en 1858. Le nombre d’Indiens est cependant supérieur au nombre d’Africains malgré la préférence de la population pour la main-d’œuvre de cette origine. En effet, l’activité des maisons de commerce s’occupant du recrutement des engagés est beaucoup plus intense en Inde qu’en Afrique, ce qui explique le rythme plus rapide d’introductions des bras indiens. Néanmoins, entre 1850 et 1870, le nombre d’Africains recrutés pour travailler dans les sucreries de l’Ile permet de combler en partie les vides créés dans les ateliers de sucreries par le refus de travail des affranchis de 1848.

CHAPITRE III : REVOLUTION INDUSTRIELLE ET REVOLUTION SUCRIERE A LA REUNION AU XIX SIECLE

Comme en Europe occidentale, la révolution transforme le paysage économique et sociale des colonies françaises. Le capitalisme qui fait son apparition dans l’Ile modifie les structures économiques et financières de la colonie.

I – LA REVOLUTION INDUSTRIELLE A LA REUNION.

Depuis le début de son essor, l’économie sucrière a modifié la structure agraire de la colonie. Revenons en quelques lignes sur l’héritage économique. La canne à sucre fait l’objet d’une exploitation agricole et industrielle au début du XIX ème siècle. Les premières usines artisanales apparaissent toutefois à la fin du XVIIIème siècle, Laisné de Beaulieu à Saint-Benoît et Azéma du Tilleul à Bras Panon ayant tenté de développer la production de sucre dans la colonie. Le manque de sucre en France après les guerres napéoléonniennes est un facteur déterminant pour l’économie sucrière à La Réunion. En 1815, Charles Desbassayns, pionniers de l’industrie du sucre, construit au Chaudron ( à Saint-Denis) une usine à manège en fer importée d’Angleterre. En 1817 il achète une pompe à vapeur de 6 chevaux commandé à la manufacture anglaise de Falwett et Preston. Actionné par des cylindres horizontaux, le moulin fontionne jusqu’en 1850. L’activité sucrière se développe vite après 1817 et l’Ile compte 91 moulin à sucre en 1820, 135 en 1821, 168 en 1822. Le nombre de moulin à vapeur passe de 1 en 1817, 84 en 1830 alors que celui des moulins à bras de 19 en 1820 à 4 en 1831. La révolution industrielle se manifeste ainsi à Bourbon avec l’accroissement des moulins à vapeurs et de nouvelles innovations techniques.

L’émancipation des esclaves, provoquant la ruine des petits propriétaires de l’Ile, accélère le phénomène de concentration foncière. De 1848 à 1863, la canne à sucre, culture déjà dominante, a absorbé les quelques terres vivrières encore inexploitées. Pendant cette période la production augmente considérablement. La canne à sucre conquiert les meilleures terres de l’Ile. Les terres cultivées en plantes vivrières disparaissent des régions basses et cèdent la place aux nouvelles plantations de cannes à sucre. Les surfaces vivrières passent de 41 000 hectares en 1850 à 27 000 hectares en 1857. L’étude de la progression de l’activité sucrière permet de cerner avec précision l’importance de ce secteur dominant de l’activité économique de l’Ile. La courbe de production est ascendante et atteint son maximum à la fin de la décennie soixante avec une estimation de 81 634 tonnes, production record jamais dépassée pendant tout le XIXème siècle. L’arrondissement sous le vent fournit autant de sucre que l’arrondissement au vent. La comparaison des productions réalisées dans les communes du Nord-Est et celles des communes du Sud-Est montre un partage sensiblement égal quant à la répartition de la quantité de sucre produite. Le cheptel des mulets et des bovins s’accroît respectivement de 51,66 % et de 69,17 % en l’espace de 10 ans. L’Ile possède 5 545 mulets et 3 403 bovins. L’augmentation considérable du cheptel de trait est parallèle à l’accroissement rapide de la production sucrière pendant cette période. Ces animaux sont surtout indispensables pour le transport des cannes à sucre des champs à l’usine pendant la période de récolte. L’augmentation de la production est parallèle à l’extension des surfaces cultivées. Par rapport à l’année 1850, le pourcentage de progression des surfaces cultivées en canne à sucre atteint le chiffre record de 130 % en 1856. L’intérêt pour la canne à sucre se manifeste aussi au niveau de l’augmentation de la valeur des terres à sucre. L’hectare des terres à cannes s’élève à 1 684 francs en 1850, 1956 francs en 1855, 2658 francs en 1860, 2758 francs en 1861, correspondant à un accroissement de 63,7 % par rapport aux prix de l’année 1850. Or pour la même période, la valeur des terres à café n’augmente que de 18,45 %. La canne à sucre est donc devenue une véritable monoculture malgré la survivance du café, des épices et même du coton. L’augmentation du nombre d’usines démontre que la centralisation des capacités de production, proposée par plusieurs usiniers dans la période précédant l’abolition ne s’est pas réalisée immédiatement après l’émancipation. Toutefois, on constate une importante hausse de la valeur des établissements sucriers. Une sucrerie coûtait en moyenne 115 840 francs en 1851. Le prix moyen de la sucrerie s’élève à 243654 francs en 1857, soit une augmentation de 110,33 % ! Le développement considérable de l’industrie sucrière provoque une véritable mutation du monde rural après l’abolition de l’esclavage. La sucrerie se métamorphose de jour en jour et devient plus performante grâce à l’injection de nouveaux capitaux dans le circuit économique de l’Ile. Des bailleurs de fonds locaux et surtout la société du Crédit Foncier Colonial, société financière métropolitaine qui s’installe à La Réunion en 1863, prennent une place importante dans l’économie coloniale. L’augmentation de la production sucrière, résultant d’une conjoncture favorable, est cependant de courte durée car la chute de la rentabilité, conséquence de l’épuisement des sols, de la liberté commerciale en Europe, de la maladie de la canne à sucre en 1863 et d’une série de mauvaises années climatiques plonge l’Ile en 1863 dans un profond marasme économique qui se prolongera jusqu’en 1914 ! Après avoir connu une courte période d’euphorie économique, la société réunionnaise est frappée par la crise du système de la plantation, centrée sur l’activité sucrière, aboutissement d’une évolution structurelle d’une économie fragile et extravertie.

II – UNE ECONOMIE DE PLANTATION

En ces premières années de la IIIème République, l’économie réunionnaise possède toutes les caractéristiques de la plantation type qu’on retrouve dans les autres colonies françaises ou britanniques : l’intégration au marché européen, l’extraversion, la dépendance, l’inarticulation. De 1870 à 1914, l’économie réunionnaise ne se relève pas du marasme provoqué par la crise sucrière et les expropriations réalisés par le Crédit Foncier Colonial. Dépendante du marché européen, elle subit les contrecoups des fluctuations économiques et politiques. Cette situation difficile est aggravée par la réforme monétaire de 1879 dont l’application a des conséquences perverses dans le domaine social. Les « Kreutzers », pièces de monnaie autrichiennes introduites dans l’Ile en 1859 par la famille Kerveguen, n’ont plus de cours sur le marché de l’Ile.

Débiteurs de l’extérieur, les grands propriétaires créoles ne parviennent pas à surmonter les problèmes technologiques de la fin du XIXème siècle. Certes, des efforts importants sont accomplis pour améliorer la gestion des propriétés sucrières, surtout par le Crédit Foncier Colonial, et augmenter les rendements agricoles avec l’emploi de la charrue et le renouvellement des variétés de cannes à sucre. De même, des mesures sont prises pour combattre les maladies de la canne et pour diminuer le nombre d’usines à sucre par la centralisation des équipements. La construction d’une voie ferrée est envisagée dans les années 1870-1875, parallèlement au projet d’un grand port de mer. Votée en 1875, la première ligne de chemin de fer Saint-Denis à Saint-Benoît est mise en service le 11 février 1882. Après l’inauguration du chemin de fer, celle du port de la Pointe des Galets le 1er septembre 1886 est un événement important dans l’histoire économique de la colonie. L’emploi du bateau à vapeur se généralise à la fin du XIXème siècle rapprochant l’Ile de l’Europe et permettant le transport d’une plus grande quantité de marchandises. Malgré les progrès réalisés, l’Ile ne parvient à retrouver le niveau de développement de la courte période d’euphorie des années 1848-1862. Seuls le Crédit Foncier Colonial et la grande famille Kerveguen résistent à la crise de la plantation. Celle-ci est accentuée par la fin de l’immigration indienne après la décision du gouvernement britannique en 1882. Malgré l’acharnement des grands propriétaires à vouloir la reprise de l’immigration africaine, on parvient à introduire 2 293 provenant de la côte orientale d’Afrique, la colonie doit se résoudre à trouver d’autres solutions, notamment le colonat partiaire pour réorganiser le travail colonial. L’interdiction de l’immigration indienne en 1882 a contraint la colonie à revoir sa politique de l’emploi. Après 1883, l’organisation du travail, fondée sur le système du colonat partiaire, forme de métayage spécifique à la plantation destinée à attirer les descendants d’esclaves, les indiens ayant terminé leur engagement et les métis créoles, se généralise sur les grandes plantations. Les propriétaires terriens trouvent le moyen par des contrats oraux passés avec la population pauvre de l’Ile installée illégalement sur le pourtour des domaines, d’éviter une appropriation de leur terre qui avait rendu possible l’application de la loi trentenaire1. Le colonat partiaire permet surtout de réintégrer les affranchis de 1848 dans le circuit de l’économie de plantation. Par contrat tacite, le « colon » obtient du grand propriétaire un terrain à mettre en valeur, des semences, des avances remboursables, la jouissance d’un petit jardin pour des cultures d’appoint. En contrepartie, le « colon » entretient les chemins d’exploitation, cultive la canne à sucre, et reçoit les deux tiers de la récolte. Ce système de production devient la solution de rechange au problème de la main d’œuvre au début du XXème siècle. Le colonat partiaire permet en outre à la bourgeoisie de placer sous influence la population rurale défavorisée. Les descendants d’esclaves ou d’engagés indiens et africains entrent dans la clientèle politiques des détenteurs de la terre. Les avances remboursables rendent les colons dépendants de leurs bailleurs de fonds. De plus, l’autorité morale du grand propriétaire lui confère une influence dans la vie quotidienne de ses colons. La vie politique de l’Ile dominée par les grands planteurs et usiniers pendant toute cette période est marquée par le clientélisme colonial issu de l’évolution économique du système de plantation.

Pour lutter contre les difficultés de la fin du XIXème siècle, la colonie essaie la diversification agricole, tentative qui se traduit par la relance des anciennes productions en déclin comme la culture du cacao, ou celle du café, l’utilisation de plantes nouvelles tels la vanille, les plantes à parfum, l’aloès, le vacoa, le thé… Les planteurs expérimentent même l’élevage des autruches à plumes ! La plupart de des tentatives agricoles échouent à l’exception de la culture de la vanille et des plantes à parfum qui transforment certaines régions de l’Ile. On recense 4 200 hectares de vanille en 1882 et 200 000 plants d’Ylang-Ylang en 1910. De même, l’Ile cultive le vétyver et le géranium au début du XIXème siècle. Les tentatives de diversification ne remettent pas cause la primauté de l’activité sucrière. Celle-ci reste contrôlée par le Crédit Foncier Colonial et les grandes familles créoles qui retrouvent leur autorité au lendemain de la première guerre mondiale.

CHAPITRE IV : DE LA NAISSANCE DE LA IIIème REPUBLIQUE A LA PREMIERE GUERRE MONDIALE : LE DIFFICILE APPRENTISSAGE DE LA DEMOCRATIE.

I – UNE REPUBLIQUE DESIREE.

Dès le début d’octobre 1870, la nouvelle de la chute de l’Empire parvient de manière officieuse dans la Colonie. Le 7 octobre, le docteur François de Mahy, républicain conservateur, dresse déjà un bilan sévère du régime impérial. Il faut attendre le 2 novembre et l’arrivée du paquebot l’Ermirne dans la rade de Saint-Denis pour apprendre officiellement la chute de Napoléon III.

Le gouverneur De Lormel proclame la République le 3 novembre sur la place du Gouvernement. Dans les jours qui suivent commence une campagne électorale pour la désignation de deux députés réunionnais. Entre le 7 novembre et le 20 novembre, la renaissance du suffrage universel redonne vie aux débats politiques dans la Colonie. Les deux candidats républicains modérés (De Mahy et Alexandre Laserve) l’emportent aisément. Ce premier scrutin est marqué par un taux d’abstention proche de 45%. A cet abstentionnisme notable s’ajoute rapidement un autre phénomène: la fraude, qui tout au long de la IIIème République (et au-delà) affaiblit le suffrage universel.

Situation singulière: le 30 novembre, le gouverneur entre en possession d’un courrier du contre-amiral A. Roussin, chef de cabinet du ministère des colonies l’informant que «le gouvernement de défense nationale a cru devoir modifier les résolutions que je vous ai notifiées et ajourner de nouveau les élections à une époque indéterminée ». Le ministre depuis Tours (courrier daté du 13 octobre) demande au gouverneur De Lormel d’attendre de nouvelles instructions pour convoquer les électeurs de La Réunion. L’Ile est donc en avance d’un scrutin! Les comités républicains stimulés par la renaissance du suffrage universel veulent faire des deux parlementaires récemment élus des représentants officieux de la Colonie auprès du gouvernement. Les deux députés constituants font le voyage entre Marseille (ils y arrivent le 18 janvier) et Bordeaux où la nouvelle Assemblée valide leur élection.

Pendant toute la durée de leur mandat, les deux édiles adressent à la Colonie de nombreuses et longues lettres, qui ont valeur de comptes-rendus de leurs activités et de commentaires des événements parisiens. La presse réunionnaise assure le relais et une infime partie de la population suit ainsi les principaux débats de la vie politique française. A Versailles, les deux députés, proches de la Gauche républicaine, se retrouvent dans la conception républicaine de Thiers, puis des républicains de gouvernement (1879-1885).

Pour les législatives de 1876, François de Mahy entame son premier voyage de Marseille vers St Denis de La Réunion pour mener une grande tournée électorale dans les communes de l’île. Nous avons une assez bonne connaissance de cette période électorale grâce aux documents laissés par de Mahy (Autour de l’île Bourbon et de Madagascar, Fragments de lettres familières, Paris, Alphonse Lemerre, 1891).

Un mois après son départ, le 13 février, de Mahy arrive à Saint-Denis. Sa campagne électorale dure plus de huit semaines avec un double objectif: renouer le contact sur le terrain avec les élus, la population et parvenir à créer les conditions nécessaires à une plus forte participation que lors des scrutins locaux de 1873-1875.

Dans ces jours de campagne électorale, et non de batailles électorales puisque de Mahy est sans adversaire officiellement déclaré, le député sortant rencontre les soutiens politiques avec lesquels il correspond depuis Paris. Ils constituent ce réseau de fidélités politiques sur lequel il s’appuie. Le parti conservateur, qui se qualifie de parti du bon sens, a renoncé à présenter un candidat. Le dimanche 9 avril 1876, c’est sans surprise que de Mahy apprend dans la nuit sa réélection. Seule ombre à ce tableau électoral : une forte abstention – 23.000 sur 34.000 électeurs inscrits, soit 67% d’abstentions.

L’élection réunionnaise de 1876 confirme l’ancrage républicain de la Colonie. La Colonie républicaine, fière de l’histoire nationale, ne marchande pas son soutien et marche d’un même pas avec le gouvernement de Jules Simon.

Lors de la crise de mai 1877, De Mahy est de nouveau le seul représentant. Dans la logique de campagne de Gambetta, le député sortant s’est approprié le thème de l’Ordre (ordre républicain!) face à un gouvernement monarchiste. Tout au long de cette campagne, l’élite républicaine coloniale se montre très proche et très semblable à celle de métropole. La Colonie, avec la troisième victoire de F. de Mahy, mais une participation d’un peu plus d’un tiers des inscrits, est une fois encore associée aux succès de la République.

Les notables qui impulsent cette Colonie républicaine, « petite France de l’océan Indien » développent aussi des projets de conquête vers Madagascar. Ces républicains réunionnais sont des thuriféraires de la politique coloniale de la France. En soutenant, voire en définissant la politique extérieure française, les élus réunionnais veulent que la métropole considère La Réunion, vieille colonie, comme une alliée dans l’océan Indien.

En 1882, François de Mahy, surnommé « le grand créole », devenu ministre des Colonies, lance une campagne militaire contre la grande île. Les combats font rage pendant douze années. Le concept de colonie colonisatrice naît et s’affirme. En 1896, Madagascar est annexée. La reine Ranavalona III est exilée à La Réunion. Galliéni peut déclarer que « la France doit de voir son drapeau sur Tananarive » à François de Mahy.

II : UNE REPUBLIQUE QUI SE CHERCHE…

Au tournant du siècle, les notables reprennent le discours républicain et nationaliste des différents gouvernements. Lucien Gasparin devient député en 1906. Il reçoit le soutien officiel de F. de Mahy, qui « le place dans le sillage des grandes figures politiques réunionnaises de la Troisième République « . Dans cette première décennie du siècle, les gouverneurs Paul Samary (1901-1905), Adrien Bonhoure (1906-1907), Camille Guy (1908-1910), Pierre-François Rodier (1910-1912) Auguste Garbit (1912-1913) et Alfred Duprat (1912-1919) gérent une période de grandes tensions politiques entre formations se réclamant de la droite conservatrice et du parti radical-socialiste. Période marquée par la crise née de la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans une société profondément catholique et par les très violents affrontements lors des élections de 1910 et de 1914. En 1914, il y a 12 morts et 150 blessés.

Cette même année, la déclaration de guerre provoque un grand élan patriotique. La mobilisation des esprits depuis de longues années explique en partie l’engagement des Réunionnais dans ce premier conflit mondial. A la caserne Lambert de Saint-Denis, le nombre des volontaires est impressionnant. Le paquebot Djemmah emporte un premier contingent de soldats vers le front du Nord de la France. Pendant ces quatre années, ce sont 15.000 Réunionnais qui parviendront sur le sol de la métropole, fiers de prouver une nouvelle fois leur attachement à la France. Ils sont dans un premier temps incorporés dans les troupes coloniales, puis dès 1917 dans les troupes métropolitaines. De 1914 à 1918, la guerre qui entrave d’abord considérablement les relations de la colonie avec l’extérieur, provoque une plus-value considérable des prix de vente tant à l’importation qu’à l’exportation. La Réunion se retrouve dans une situation économique critique avec une production sucrière qui subit la crise du frêt. La situation géographique du front dans les régions productrices de betteraves fait du sucre une denrée rare et cher. Comme le note A. Scherer: « A la fin de la guerre les grands propriétaires, les usiniers, les commerçants, se trouvaient pour la première fois depuis soixante ans à la tête de capitaux importants ».

A contrario, les augmentations du prix du riz aggravent les conditions de vie des familles modestes. Dans un appel à la population, le gouverneur Duprat, le 21 juillet 1917, demande aux colons et aux cultivateurs pour compenser les approvisionnements de riz de développer les productions de maïs, de pommes de terre, de haricots. Au quotidien, les rations s’imposent, les déplacements sont difficiles, le petit train de St Benoît à St Pierre fonctionne avec du bois, les quelques voitures roulent avec un mélange d’alcool de canne et d’essence.

A l’annonce de l’armistice, la Colonie célèbre la victoire tout en mesurant le prix humain payé par les familles réunionnaise. Le retour des troupes se fait progressivement. En mars 1919, Le Madona, bateau qui transporte plusieurs centaines de soldats « apporte » dans l’île le virus de la grippe espagnole. Cette terrible épidémie frappe la population réunionnaise (les chiffres varient entre 5000 et 10.000 morts) pendant près de quatre mois.

La page du premier conflit mondial se tourne lentement…

Source : Site du CRESOI

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